L'abandon de l'enfant (thèse) - Résumé détaillé
Thèse de Doctorat
sous la direction de M. le Professeur Paul Demont
(Université Paris IV-Sorbonne)
L’abandon de l’enfant
dans la civilisation et la littérature grecques
jusqu’à la fin du IVe siècle av. J.-C.
L’abandon de l’enfant se présente sous deux jours contraires : récurrent dans la mythologie et la littérature, il n’est quasiment pas mentionné en tant que fait social dans les textes grecs d’époques archaïque et classique. Ce déséquilibre dans nos sources n’implique pourtant pas que les savants modernes aient proposé essentiellement des analyses littéraires sur l’abandon. Au contraire, de nombreuses études historiques s’efforcent de cerner ce phénomène mal connu qui, faute d’informations, donne lieu à de vives controverses.
L’abandon peut prendre des formes diverses, allant de l’exposition à l’adoption, en passant par la vente et le don gratuit de l’enfant. L’ἀπόθεσις ou ἔκθεσις, qu’il convient de traduire par le mot « exposition » calqué sur le latin, est une forme particulière d’abandon : elle consiste à déposer à l’écart, sans soin et sans nourriture, un nouveau-né jugé indésirable. D’après les contextes dans lesquels sont employés les mots ἀπόθεσις et ἔκθεσις, il est probable qu’ils aient tous deux servi à désigner une seule et même pratique. Ils se rapprochent d’autres expressions décrivant une exclusion du nouveau-né, abandonné dans un lieu désert, loin de la cité. Peut-être était-il protégé par une corbeille ou un récipient et entouré de divers objets destinés à l’accompagner dans l’au-delà.
En effet, l’exposition devait souvent entraîner la mort de l’enfant, menacé par la faim, le froid et les animaux. Elle se distingue néanmoins de l’infanticide en tant qu’elle n’est pas une mise à mort directe du nourrisson : elle comporte en principe la possibilité d’une survie de l’enfant. Dans la vie quotidienne, certains parents déposaient sans doute leur progéniture dans un lieu fréquenté, à l’intérieur de la cité, dans le seul but de s’en débarrasser à titre personnel. Puisque le nouveau-né est encore vivant au moment de l’abandon, il peut être découvert et pris en charge suffisamment tôt par un adulte qui le nourrira et lui fournira un abri parce qu’il trouvera un intérêt à l’élever – par exemple en le vouant à l’esclavage ou à la prostitution. De fait, on sait que les bâtards étaient assez nombreux à Athènes pour être pris en compte dans la législation. Il faut supposer que certains d’entre eux avaient acquis ce statut en n’étant pas reconnus par leur famille : il pouvait s’agir d’enfants exposés qui avaient été recueillis et élevés par des parents de substitution.
L’aspect juridique du problème est inégalement connu d’une cité à l’autre. Nous ne possédons aucune trace d’une législation sur l’abandon des nouveau-nés à Athènes. Nous ignorons donc s’il y était autorisé, et même s’il était réglementé. La limitation par Solon du droit de vendre ses enfants suggère une volonté de les protéger, qui serait difficilement compatible avec un droit d’exposition. Nous avons aussi quelques renseignements sur la cérémonie des amphidromies qui consacrait la reconnaissance de l’enfant et son intégration au foyer. Il est possible qu’à l’époque archaïque ce rituel ait comporté une mise à l’épreuve physique susceptible d’entraîner l’abandon du nourrisson. A l’époque classique, l’existence de cette institution impliquait peut-être, a contrario, le droit pour un père athénien de refuser d’élever un nouveau rejeton. Mais rien ne permet d’en déduire qu’était permise concrètement l’exposition des nouveau-nés.
Les autres cités grecques nous posent un problème du même ordre : nous ne possédons sur elles que des indications tardives ou partielles. Plutarque nous apprend que l’exposition était obligatoire à Sparte quand l’enfant était jugé mal conformé par le conseil des aînés1. A l’inverse, Elien indique que l’exposition était rigoureusement interdite à Thèbes, où l’Etat proposait une structure d’accueil à l’usage des parents trop pauvres pour élever leur enfant2. Cependant, on ne peut savoir si ces deux témoignages portent sur la période classique, car leurs auteurs ne le précisent pas. Concernant la cité de Gortyne, le texte exact de la loi nous est parvenu, mais sous une forme incomplète : nous y lisons seulement que l’exposition était autorisée dans un cas particulier, à savoir le divorce des parents. Nos informations sont donc très limitées quant à la portée historique de ce phénomène.
1. Plutarque, Lycurgue, 16, 1-2.
On perçoit déjà ici la part d’hypothèse et de raisonnement nécessaires à une démarche anthropologique concernant l’abandon de l’enfant dans la civilisation grecque. Possédant fort peu de sources, l’historien ne pourra se contenter d’une observation ; il devra effectuer des reconstitutions et des interprétations. Les savants modernes ont proposé des approches très diverses du phénomène. Certains s’appuient sur les sources littéraires pour comprendre les causes, les modalités et les conséquences de l’exposition. Ils représentent alors la société grecque à l’image de ses productions théâtrales : les enfants seraient généralement perçus comme un fardeau que les adultes répugneraient à assumer. Dans cette perspective, la plupart des familles auraient comporté seulement un fils unique ; tous les garçons puînés et presque toutes les filles auraient été rejetés par leurs parents, parce qu’ils constituaient une charge financière lourde et inutile. Seraient également concernés les nourrissons malingres et mal conformés, ainsi que les enfants illégitimes, nés du viol ou de l’adultère.
Une attitude aussi radicale paraît difficilement concevable. Plusieurs chercheurs se sont efforcés de réfuter la théorie d’un recours massif, voire systématique, à l’abandon des nouveau-nés – théorie très largement répandue et reposant sur des fondements fragiles. Ils reconnaissent le triste sort qui était probablement réservé aux enfants illégitimes. Dans la mesure où ceux-ci sont universellement indésirables, ils étaient sans aucun doute victimes d’abandon dès l’Antiquité grecque. La fréquence de ce fait divers est néanmoins sujette à controverse, car elle dépend de la fréquence des unions extraconjugales hétérosexuelles, auxquelles les historiens ne prêtent pas tous la même importance. La mauvaise constitution physique d’un nouveau-né était certainement aussi une cause d’abandon ; mais les savants ont du mal à s’entendre sur ce que les Grecs considéraient comme une mauvaise constitution physique. Cette notion couvre un vaste champ, allant de la simple chétivité à la difformité immédiatement visible. Or, en fonction du critère que l’on retiendra, le nombre d’enfants susceptibles d’être mis à l’écart variera considérablement – les nourrissons mal formés étant beaucoup plus rares que les nouveau-nés malingres.
La troisième cause d’abandon est la plus complexe et la plus débattue, car elle fait intervenir de multiples facteurs secondaires : il s’agit de la situation économique de la famille. On peut supposer qu’un couple accablé par une misère extrême était contraint de se débarrasser d’une progéniture qu’il n’avait pas les moyens de nourrir. Cependant, l’attitude des parents démunis dépendait directement du coût de la vie en général et de l’éducation en particulier, qui n’était peut-être pas aussi élevé que certains modernes le croient. De plus, même dans les milieux défavorisés, un enfant pouvait être perçu comme un investissement, en tant qu’il se contentait d’une nourriture frugale et fournissait des bras pour travailler. Le comportement des parents était également lié à l’image que les Grecs avaient de leur progéniture et à l’affection spontanée qu’ils étaient susceptibles d’éprouver pour elle. Plus généralement, il convient de prendre en considération la place des femmes dans la société : l’idée qu’elles étaient perçues comme inutiles a donné lieu à la théorie de l’infanticide préférentiel des filles, contestée par ceux qui mettent en avant le rôle de la fille épiclère. Entrent alors en ligne de compte des questions juridiques touchant à la citoyenneté et à la transmission de l’héritage. Des critères géographiques sont aussi en cause, tels que les stratégies d’occupation du territoire et les réserves agricoles de chaque région. Il faudrait encore pouvoir mesurer l’influence des facteurs démographiques comme le taux d’accroissement naturel, en tenant compte notamment d’une mortalité infantile élevée, du décès au combat pour les hommes et de la mort en couches pour les femmes. En amont, la fréquence des abandons post partum était conditionnée par le nombre et l’efficacité des moyens de contraception et d’interruption de grossesse dont disposaient les Anciens.
Ainsi, le recours à l’abandon comme méthode de limitation des naissances dépend en partie des conditions juridiques, économiques, sociales et sanitaires de la population concernée, mais en partie aussi des dispositions psychologiques et des valeurs morales de chaque individu. Entre tous ces facteurs, rares sont ceux que nous pouvons connaître avec une précision suffisante. Pour une étude démographique, les données fournies par l’archéologie et la politographie sont quasiment inexploitables ; toute tentative de quantification relèvera uniquement de l’hypothèse. Les orateurs attiques n’abordent presque jamais la question de l’abandon. La littérature et la mythologie ne peuvent être tenues pour des miroirs fidèles de la réalité : leur raison d’être réside précisément dans un éloignement par rapport à la vie quotidienne des auditeurs, comme le prouvent les éléments surnaturels et les coïncidences improbables qui caractérisent les récits d’abandon. Les philosophes, en présentant leurs conceptions personnelles, ne se situent pas clairement par rapport à l’opinion dominante dans la société qui les entoure. Dans ces conditions, il est quasiment impossible de mesurer l’ampleur de la pratique de l’exposition des nouveau-nés dans la civilisation grecque.
Il appert que de nombreux historiens ont présenté des conclusions excessives sur ce phénomène : en l’état actuel de nos connaissances, nous ne pouvons affirmer que les Grecs abandonnaient fréquemment leurs enfants à l’époque classique. Peut-être était-ce le cas ; mais nous sommes incapables d’en fournir la preuve. L’impression contraire se dégage même du jugement négatif émis par plusieurs auteurs. Dans le Théétète, Platon nous donne à voir la réticence d’un jeune parent à l’idée que son rejeton mal conformé va lui être arraché3. Hérodote et Isocrate se rejoignent pour décrire l’exposition comme un acte barbare, qui n’a pas cours chez les peuples aux mœurs civilisées4. Dans la prose classique, l’abandon des nouveau-nés fait donc l’objet d’une condamnation morale qui suggère que les Grecs devaient s’efforcer d’y recourir le moins souvent possible. En tout cas, aucun auteur des époques archaïque ou classique ne déclare que ses contemporains le pratiquent. Aucun n’en vante les mérites, à l’exception d’Aristote : la Politique présente ce procédé comme un moyen de sélectionner les citoyens qui peupleront l’Etat idéal5. Le philosophe recherche néanmoins d’autres méthodes, telles que l’avortement précoce, pour limiter le nombre d’habitants, car il prend en compte la possibilité que la population s’oppose à la pratique de l’exposition – ce qui confirme l’image négative de cet acte.
3. Platon, Théétète, 160 e-161 a.
4. Hérodote, Histoires, I, 107-130, et Isocrate, Panathénaïque, 122-123.
5. Aristote, Politique, VII, 16, 15 [1335 b].
Sur ce point, les commentateurs modernes ont très souvent assimilé Aristote et Platon. Celui-ci, dans la République et le Timée, préconiserait également l’exposition de certains nouveau-nés jugés inaptes à accroître l’excellence du troupeau6. Nous ne lisons pourtant rien de tel dans le texte de Platon. A en croire ses exégètes, il emploierait des euphémismes pour désigner cette pratique d’une manière allusive. Il déclare pourtant explicitement que les enfants mis à l’écart du groupe des gardiens doivent être placés sous surveillance et, s’ils s’en révèlent dignes après quelques années, réintégrés dans leur classe d’origine7. Il faut en déduire qu’ils n’ont pas été abandonnés sans nourriture à l’écart de la cité juste après leur naissance : ils avaient simplement été transférés dans les classes inférieures de l’Etat, parce que les magistrats leur avaient refusé l’éducation réservée aux citoyens d’élite. En un mot, la lecture selon laquelle Platon prônerait la pratique de l’exposition à des fins eugénistes nous paraît erronée ; elle résulte visiblement d’un rapprochement abusif avec l’utopie aristotélicienne.
6. Platon, République, 459 d 8 - 459 e 2, 460 c 3-5, 461 c 3-6, et Timée, 19 a 1-2.
7. Platon, Timée, 19 a 3-5, et République, 415 a 2 - c 7, 423 c 8 - d 2.
L’abandon de l’enfant dans la civilisation grecque est un phénomène difficile à cerner, tant dans ses circonstances que dans son ampleur. Le manque de sources directes sur les dimensions sociale et historique de ce phénomène nous autorise seulement à formuler des hypothèses. En revanche, nous pouvons nous faire une certaine idée des dimensions morale et psychologique du problème : nous croyons repérer un sentiment populaire hostile à l’abandon des nourrissons, car les textes témoignent d’une réticence, voire d’une condamnation morale. La récurrence de ce thème dans la mythologie et la littérature vient confirmer cette impression, en tant qu’elle traduit une forme de fascination : d’après leur tendance à dramatiser l’exposition des nouveau-nés, les Grecs semblent l’avoir tenue non pour un acte anodin, mais pour un événement grave et notable, digne de figurer dans l’histoire des héros.
Depuis les mythes fondateurs jusqu’à la Comédie nouvelle, des personnages sont exposés à la naissance après une union involontaire, un oracle ou un revers de fortune. Une étude littéraire de ce thème consiste alors à repérer des constantes transgénériques et des jeux d’intertextualité, mais aussi à mettre en lumière les spécificités de chaque genre.
L’abandon est avant tout un thème récurrent sur la scène du théâtre. Au Ve siècle, un très grand nombre de tragédies exploitent des mythes d’enfants exposés à la naissance et reconnus par leurs parents à l’âge adulte. Seules deux de ces pièces nous ont été transmises dans leur intégralité8, mais les fragments et les mythographes attestent chez les poètes tragiques un intérêt incontestable pour ce thème9. Les intrigues comportent toutes une série d’étapes que nous appelons schéma de l’exposition. Deux causes peuvent mener à l’abandon d’un nouveau-né : l’union d’un dieu avec une mortelle et un présage funeste annonçant que l’enfant à naître causera la perte d’un ou plusieurs membres de son entourage. Le nourrisson abandonné survit miraculeusement à l’exposition, car il est soit nourri par un animal soit recueilli par un passant. Il grandit dans une famille adoptive, ignorant qui sont ses vrais parents. Un jour, une coïncidence le met en leur présence et provoque une reconnaissance mutuelle. L’enfant retrouvé reprend alors la place qui aurait dû être la sienne depuis toujours, généralement sur un trône. Lorsqu’il s’agit d’un héros maléfique, il accomplit le forfait qu’avait annoncé le présage précédant sa naissance, comme le font notamment Œdipe et Pâris.
8. Sophocle, Œdipe Roi, et Euripide, Ion.
9. Eschyle, Alexandros [?], Atalante, Danaé [?], Diktyoulkoi [drame satyrique], Laïos, Œdipe, Télèphe ; Sophocle, Acrisios, Aléades, Alexandre, Créuse, Danaé [?], Télèphe, Tyrô A’ et B’ ; Euripide, Alexandros, Alopé, Antiope, Augé, Danaé, Eole, Mélanippe philosophe, Œdipe (cf. principalement Apollodore, Bibliothèque, et Hygin, Fabulae).
Les tragédies de l’abandon accordent une place considérable à la divinité. Que l’enfant exposé soit issu d’un dieu ou qu’il fasse l’objet d’une malédiction, il suscite toujours des interrogations sur les rapports entre mortels et immortels, sur la cohérence du monde et de la société, sur les conséquences des interventions divines dans les affaires humaines, sur la force de la fatalité et l’impuissance de l’homme. L’exposition d’un nouveau-né apparaît comme une tentative des mortels pour contrarier les projets divins, dans la mesure où elle consiste à faire disparaître un enfant dont les dieux souhaitent la présence. C’est pourquoi ceux-ci veillent sur le nourrisson exposé afin d’empêcher qu’il ne meure. C’est pourquoi aussi l’abandon est inévitablement annulé par une reconnaissance : l’enfant mis à l’écart finit inéluctablement par revenir parmi les siens, provoquant tantôt leur bonheur, tantôt leur malheur, selon les desseins divins.
De semblables réflexions sur le rôle des dieux conduisent parfois les personnages à remettre en question la légitimité et la cohérence des agissements divins. Voilà qui explique peut-être pourquoi l’abandon n’est quasiment pas exploité en dehors du théâtre. En particulier, l’Iliade et l’Odyssée présentent une caractéristique surprenante : nous y trouvons des trames de récits d’exposition qui ne contiennent pourtant pas d’exposition. Le mythe d’Œdipe y apparaît, de même que diverses unions de dieux avec des mortelles, sans que soit soulevé le problème posé par ces naissances indésirables et illégitimes10. L’abandon du héros doit alors se lire en creux, parce qu’il est passé sous silence et néanmoins nécessaire à la cohérence du récit. Il semblerait que l’épopée se distingue de la tragédie par un silence respectueux à l’égard des dieux, une crainte d’ébranler – fût-ce momentanément, comme le font les tragiques – la piété de l’auditoire.
10. Homère, Iliade, chant XIV, v. 315-328, et chant XVI, v. 179-192 ; Odyssée, chant XI, v. 235-280.
Des préoccupations assez proches semblent inciter Pindare à proposer un traitement particulier de l’exposition dans la sixième Olympique11. Le poète lyrique chante la gloire des dieux et des héros pour célébrer le vainqueur à la course de chars. Il instaure donc une atmosphère de joie et d’harmonie pour relater l’exposition du petit Iamos, né de l’union d’un dieu avec une nymphe. Cette dernière dépose son nouveau-né dans la forêt, sans pour autant donner l’impression de l’abandonner : elle paraît plutôt le confier aux forces bienveillantes et surnaturelles qui habitent la nature, de sorte que cette exposition est marquée par la gaieté et le bonheur. Elle est loin de susciter les douloureuses interrogations qu’on entend sur la scène tragique, comme si le contexte de l’épinicie imposait un traitement différent du thème de l’abandon.
11. Pindare, Olympiques, VI, triades II-IV.
Deux récits d’exposition se lisent encore dans les Histoires d’Hérodote. Il s’agit d’abord de Kypsélos, futur roi de Corinthe12. Destiné à renverser les Bacchiades au pouvoir, il est victime à deux reprises de tentatives d’infanticide direct. Sa mère, pour le protéger, le cache dans une ruche vidée de ses abeilles : cet acte, qui présente les caractéristiques d’une exposition, permet la survie du nourrisson grâce à une mise à l’écart loin de ses persécuteurs. Hérodote relate également l’abandon de l’enfant Cyrus, futur roi des Perses13. Sa vie débute exactement comme celle d’un héros exposé à la naissance : un présage funeste incite son grand-père à se débarrasser du nourrisson. Mais Cyrus échappe à l’exposition pour être élevé par un bouvier et sa femme. Quelques années plus tard, une coïncidence provoque sa reconnaissance et sa réintégration dans la famille royale dont il est issu. L’historien adopte une démarche particulièrement digne d’intérêt en rapportant deux versions de cet événement. Celle qu’il prend à son compte est la plus rationnelle. Il fait néanmoins état d’une légende qui se serait constituée autour de l’abandon de Cyrus : ses parents auraient répandu la rumeur selon laquelle il avait été exposé et nourri miraculeusement par une chienne. Par la suite, il aurait mis en avant cette aventure pour justifier son rôle de chef dans la révolte du peuple perse contre le roi des Mèdes. Hérodote nous montre comment le mythe du héros exposé peut être détourné à des fins politiques, parce que la survie surnaturelle du nourrisson manifeste la faveur divine dont il fait l’objet.
12. Hérodote, Histoires, V, 92.
13. Hérodote, Histoires, I, 107-130.
L’abandon de l’enfant subit donc des traitements fort divers, en fonction des genres littéraires et des intentions des auteurs qui l’exploitent. Cependant, il revient beaucoup plus fréquemment sur la scène que dans tous les autres genres confondus. Au-delà de la tragédie classique, on le retrouve en effet comme un thème de prédilection dans la Comédie nouvelle. Ménandre élabore de nombreuses intrigues reposant sur un abandon et une reconnaissance, au point qu’on repère de nouveau dans ses pièces le schéma de l’exposition14. S’inscrivant dans le cadre de la vie quotidienne, la comédie ménandréenne ne contient quasiment plus d’éléments surnaturels. Lorsqu’une jeune femme est violée, c’est par un jeune homme et non par un dieu. De la même manière, les oracles cèdent la place à des difficultés financières pour inciter les parents à se débarrasser de leur progéniture. La scène n’est d’ailleurs plus occupée par des familles royales issues de la mythologie, mais par de simples particuliers. En dépit de ces différences génériques, les enfants abandonnés dans la Comédie nouvelle offrent des ressemblances frappantes avec leurs équivalents tragiques. D’une part, leur situation est tout autant pathétique : exclus de la vie sociale, privés des droits d’un citoyen, en quête de statut et d’identité, ils expriment la détresse qui résulte de leur abandon initial. D’autre part, leur situation finit toujours par s’arranger grâce à une reconnaissance : loin d’opposer les deux sous-genres théâtraux, un tel dénouement nous rappelle que la plupart des tragédies de l’abandon étaient marquées, elles aussi, par une issue heureuse. Il n’est pas jusqu’au lien entre nœud et dénouement qui ne rapproche les deux types d’intrigues. De fait, l’abandon offre aux dramaturges l’avantage de faire coïncider reconnaissance et péripétie, ce qu’Aristote considère comme le critère de réussite par excellence15. La richesse dramatique de ce thème explique qu’il ait été inlassablement mis en scène par les dramaturges. Parce qu’il est propice aux quiproquos et aux retournements de situation, il est apte à susciter des émotions diverses et intenses, aussi bien la crainte et la pitié que la joie et la surprise.
14. Ménandre, Epitrepontes, Heautontimoroumenos, Heros, Hiereia, Perikeiroménè, Sicyonii, Synaristosai, Daktylios, Hypobolimaios sive Agroikos.
15. Aristote, Poétique, 1452 a 32-33 (Aristote donne d’ailleurs en exemple l’Œdipe Roi de Sophocle).
Il est indéniable que Ménandre s’est amplement inspiré de ses prédécesseurs tragiques, et en particulier d’Euripide, en composant ses comédies sur l’abandon. Toutefois, on ne saurait réduire son activité à un jeu de réécritures ; indépendamment des phénomènes d’intertextualité, ses pièces présentent un intérêt propre et méritent d’être étudiées pour elles-mêmes. Il nous invite en effet à reconnaître – et à admirer – sa puissance créatrice quand il place ses personnages dans des situations improbables qu’il attribue ironiquement au hasard ou à une divinité. Sa propension à multiplier les obstacles et les détours avant de réunir les parents séparés met en lumière sa maîtrise d’une action qui n’appartient qu’à lui. Nous ne connaissons pas d’antécédents aux réflexions qu’il propose sur le rôle des objets de reconnaissance dans la destinée de l’enfant exposé : en suggérant les erreurs que peuvent provoquer les γνωρίσματα dans l’identification des parents, Ménandre fait de L’Arbitrage autre chose qu’une pâle copie d’Alopé ou d’Augé. Il affirme ainsi son émancipation par rapport aux poètes tragiques, qui ne peuvent revendiquer le monopole du thème de l’abandon.
Le héros exposé à la naissance occupe une place de choix dans la légende parce que sa survie miraculeuse le désigne comme un être d’exception, promis à un avenir hors du commun. Il est destiné à accomplir des hauts faits, allant souvent jusqu’à la fondation d’une cité ou à la génération d’un peuple entier. Dans l’histoire mythique des civilisations, l’abandon constitue une rupture nécessaire tant avec les générations antérieures qu’avec les autres peuples. Sans lien avec le passé, l’enfant exposé est apte à générer un groupe social parce qu’il marque le début d’une histoire, l’origine absolue, ce par quoi tout commence. Zeus en personne, à peine né, avait été déposé par sa mère dans une grotte sauvage pour échapper à l’infanticide dont le menaçait son père Cronos. Voilà pourquoi, entre tous les dieux, c’est Zeus qui fut choisi pour instituer le règne des Olympiens et devenir le « roi des dieux », θεῶν βασιλεύς16.
16. Hésiode, Théogonie, v. 481-484 et v. 883-886.